Ma dévotion, Julia Kerninon (roman, 2018)

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Ma dévotion, Julia Kerninon (roman, 2018)

C’est une longue tirade que ce roman, la longue tirade d’Helen, septuagénaire, face à Frank, son ami, son amour, son alter ego. Une tirade dont on ne saura jamais avec certitude si elle est réellement vécue ou rêvée, tant le discours de la narratrice fluctue selon ses souvenirs et ses impressions. Elle tente cependant de retracer fidèlement leur histoire, leur rencontre, leur attachement, leur vie ensemble, leur séparation, leurs retrouvailles, et puis leur rupture, brutale et définitive, il y a plus de vingt ans, avant ce face-à-face impromptu, à Londres. Leur histoire, ou plutôt le témoignage de sa fidélité, de sa dévotion envers lui, jeune garçon incertain devenu artiste peintre célèbre. Une occasion inespérée pour la vieille femme de lui exprimer une dernière fois son amour, son dévouement, de lui expliquer ses actes, ses pensées, comme un aveu brûlant.

Elle aura toujours été discrète, serviable, sa béquille, son refuge, sa première admiratrice. Ils se seront aimés, c’est vrai, de mille façons mais jamais la bonne, celle qu’elle aurait aimée vivre, un amour réciproque et solide.

Au fil de leurs pérégrinations, de Rome à la Normandie en passant par Amsterdam, au fil de leurs rencontres, au fil de leurs carrières, la tension monte entre les deux personnages. Frank, dans le tumulte de son succès fulgurant en tant qu’artiste, en tant qu’homme adulé, semble échapper à Helen, studieuse et consciencieuse, jusqu’à ce qu’elle décide de tout faire pour le rappeler à elle.

Un récit lancinant et poignant, comme une confession. La narratrice oscille entre amour et haine à l’égard de Frank, lui reprochant à la fois une vie passée dans son ombre, et bénissant une vie à le côtoyer, blâmant son égoïsme mais se félicitant d’avoir été là pour l’aider, toujours.

Le texte est ponctué de multiples références culturelles, et plus spécifiquement dans les domaines de la peinture et de l’écriture, représentés par les deux protagonistes. L’écriture est fluide et intimiste, comme un murmure, une dernière tirade avant le tomber de rideau.

Ma dévotion, Julia Kerninon

Atmosphère/climat : une petite bruine fine, qui humidifie les joues et les vêtements, froide et presque glaçante. Un ciel nuageux cotonneux, gris perle, presque blanc et lumineux mais uniforme, sans trouée de ciel bleu.

Saveur : douce-amère, une première impression très sucrée, suave, mais avec un arrière-goût aigre, un peu désagréable.

Parfum : une odeur d’atelier d’artiste, mélange de peinture, de térébenthine, d’encre et de bois.

Rythme : lancinant, presque douloureux, doloroso,largo, lent et calme puis accelerato, une brusque accélération, avant le silence.

Sonorité : religieuse, silencieuse, quelques craquements de bois, des murmures, le crissement du stylo sur le papier, le frottement du pinceau sur la toile.

Couleur : rouge brun, sang mêlé de terre, passion mêlée de violence. Rouge brun de l’argile, de la création, du tumulte et du chaos.

Mots-clefs : amitié, amour, peinture, écriture, art, dévotion, passion, séparation, jalousie

Fratrie culturelle :

JOSSE Gaëlle. L’Ombre de nos nuits. Lausanne (Suisse) : Noir sur blanc, 2016. 195 pages. (Collection Notabilia).

De passage dans une ville, une femme rentre dans un musée. Là elle s’éprend du tableau Saint Sébastien soigné par Irène de G. de la Tour, qui lui donne l’occasion de revivre un amour passé. A ses souvenirs s’entremêle l’histoire de la création du tableau par le peintre et son apprenti.


LE DEZ Mérédith. Le Cœur mendiant. Rennes : La Part commune, 2018. 224 pages.

Est-ce que le monde s’est tellement obscurci en un quart de siècle ? Est-ce la conjonction toujours plus fracassante des drames intimes et de l’universelle tragédie jusqu’à la déflagration ultime ? Un soir à 20 h en 2015. Dans une grande tour, une femme regarde les informations. Elle pense à son voisin, un vieil homme qui vient d’être hospitalisé. Sur l’écran, des hommes dans un lointain désert jouent au football avec des ballons étranges. Le même soir, à la fin du même journal télévisé, elle apprend la mort énigmatique d’un homme qu’elle a connu vingt-cinq ans plus tôt, un écrivain controversé. De qui Jeremy Kettle était-il le nom ? Poussée par les circonstances, elle renoue avec son passé, entre aspirations de la jeunesse et désenchantement de la maturité.

Pour en savoir plus : l’esthétique du roman


GLASFURD Guinevere. Les Mots entre mes mains. Traduit de l’anglais par Claire Desserrey. Paris : Préludes, 2016. 442 pages.

Provinces-Unies, années 1630. Helena Jans van der Strom, une jeune servante, arrive à Amsterdam pour travailler chez un libraire anglais. Fascinée par les mots, elle a appris seule à lire et à écrire. Elle rencontre le philosophe René Descartes et ils s’éprennent l’un de l’autre. Mais leur amour est contrarié par leur différence de condition et de religion.

En accompagnement : un dessert alliant la douceur acidulée de la cerise, petite pomme de tentation rouge flamboyant, souvent par paire, à l’intensité et l’amertume du chocolat noir… Rouge et brun, à l’image de ce roman.


KERNINON Julia. Ma dévotion. Paris : Éditions du Rouergue, 2018. 304 pages. (Collection La Brune au Rouergue).

A 80 ans passés, Helen et Frank se retrouvent par hasard à Londres, bien après qu’un événement tragique a mis fin à leur relation. Pour Helen qui n’espérait plus revoir celui qu’elle a aidé à devenir un peintre célèbre, ces retrouvailles sont l’occasion d’un retour sur soi. La nature de son sentiment se révèle à travers la mise à plat des années passées avec ou loin de lui.

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