Les Affamés, Silène Edgar (roman, 2019)

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Affamés (Les), Silène Edgar

Les Affamés, Silène Edgar (roman, 2019)

Et si l’écologie, poussée à son extrême, virait au totalitarisme ? C’est de ce postulat glaçant que part ce roman dystopique, en nous plongeant dans les années 2050 en France, soit une trentaine d’années après la Révolution Verte. Celle-ci a dans un premier temps instauré une nouvelle société prônant le respect de la nature, l’égalité et la santé pour tous, avant d’être très vite corrompue, le vert chlorophylle virant au vert kaki. Les individus sont désormais classés selon leur degré d’utilité, créant une nouvelle hiérarchisation sociale tout aussi discriminatoire. Les moins utiles sont aussi les plus pauvres, lourdement soumis aux terribles Lois de la Santé. Celles-ci promeuvent frugalité et hygiène de vie, alors là même qu’ils n’ont pas les moyens de manger correctement de se reposer suffisamment. Les plus privilégiés, quant-à-eux, peuvent se permettent tous les excès : nourriture abondance et grasse, alcool, tabac et nuits blanches…

Parmi eux, Charles fait partie de la classe utile n°5, la plus élevée, grâce à son statut d’écrivain reconnu. Il profite largement de ses privilèges et de son charisme pour mener une vie trépidante et tumultueuse, bien loin des recommandations du gouvernement… qui lui passe jusqu’alors ses écarts, jusqu’à ce qu’un nouveau ministre décide de remettre en question le degré d’utilité de la littérature, et notamment des écrits subversifs de Charles. Alors que son avenir se brouille, le couple de Charles bat aussi de l’aile, tandis que son passé revient le hanter. Quelques mots de poésie tagués à la va-vite, à moins que ce ne soit le charme irrésistible de sa jeune autrice dissidente, Salomé, et le voilà embarqué dans la périphérie de la ville, auprès des personnes jugées non-utiles, qui vivotent dans la misère et l’espoir d’une nouvelle rébellion. Par désillusion, par amour, par remords ou peut-être par ennui, Charles intègre ce petit groupe de révolutionnaires qui voient en lui leur nouveau porte-parole. Mais de l’autre côté, la Société des Écrivains Utiles le pousse à se ranger afin de conserver ses privilèges.

C’est tout ce tiraillement entre la soif de liberté et d’inédit et le confort du quotidien et d’une certaine aliénation qui est le fil conducteur de ce roman, nous poussant à réfléchir à notre propre condition. Le bien commun, oui, mais jusqu’à quel point ? Un certain oubli de soi est-il nécessaire pour que le monde aille mieux ?

L’intrigue se passe essentiellement à Nantes, avec un pèlerinage à Notre-Dame-des-Landes et une excursion en Bretagne, autant dire que je ne fus pas trop dépaysée, même si le paysage décrit est quelque peu différent. Charles apparaît comme un anti-héros, quadragénaire bedonnant et désabusé, qui ne sait plus sur quel pied danser. Le style est quant à lui vif et incisif, avec de nombreux dialogues, très facile à lire.

L’autrice dépeint ainsi un tableau un peu sombre, cynique même, d’une société idéale basée sur le bien-être. Elle y dénonce l’extrémisme jusque dans les idéologies supposées être louables (ne le sont-elles pas toutes à l’origine ?), et met en lumière cette irrémédiable répétition de L’Histoire, oscillant entre révolutions et sociétés inégalitaires. Pour reprendre l’adage, « L’enfer est pavé de bonnes intentions »…

Affamés (Les), Silène Edgar

Atmosphère/climat : un temps chaud, un peu lourd, un air humide et collant, annonciateur d’orage.

Saveur : un café amer que l’on cache sous une tonne de sucre.

Parfum : odeur de béton et d’antiseptique.

Rythme : alternance de mouvements tumultueux, très rapides, et de passages suspendus, inattendus, comme hors du temps.

Sonorité : vrombissement des machines et des transports, bruits de pas qui courent, et au loin, la mer et la lente litanie d’un poème.

Couleur : rouge sang, rouge vif de la colère, de l’action, du danger, de la blessure, de la passion, de la vie. Un rouge en réaction avec cette Révolution Verte corrompue, où le vert synonyme de nature et de santé s’est mué en vert poison.

Mots-clefs : dystopie, roman d’anticipation, science-fiction, exclusion sociale, hiérarchie sociale, injustice, littérature, écologie, santé, désillusion

Fratrie culturelle :

ORWELL George. 1984. Traduit de l’anglais par Josée Kamoun. Paris : Gallimard, 2018. 369 pages. Collection Du monde entier. (roman) Paru en 1949 en Angleterre et en 1950 en France. Nouvelle traduction.

Dans une dystopie placée sous un contrôle étatique totalitaire, Winston Smith, un employé du ministère de la Vérité, falsifie l’histoire pour ne pas compromettre le pouvoir qui se serait trompé dans le passé. Dans une société où les sentiments humains ont été éliminés, le jeune homme cherche l’amour et la liberté. Une nouvelle traduction du roman d’anticipation.


PIGNOCCHI Alessandro. Petit traité d’écologie sauvage. Paris : Steinkis éditions, 2017. 119 pages. (BD)

Dans un monde inversé, il est reconnu que les animaux et les plantes ont une vie intellectuelle et sentimentale similaire à celles des humains. La culture occidentale traditionnelle ne subsiste que dans quelques régions françaises où un anthropologue jivaro l’étudie et milite pour sa sauvegarde.


BRADBURY Ray. Fahrenheit 451. Traduit de l’américain par Jacques Chambon et Henri Robillot.  Paris : Gallimard, 2002. 213 pages. Collection Folio science-fiction. (roman) Paru en 1953 aux États-Unis et en 1955 en France.

451 degrés Fahrenheit représentent la température à laquelle un livre s’enflamme et se consume.
Dans cette société future où la lecture, source de questionnement et de réflexion, est considérée comme un acte antisocial, un corps spécial de pompiers est chargé de brûler tous les livres dont la détention est interdite pour le bien collectif. Montag, le pompier pyromane, se met pourtant à rêver d’un monde différent, qui ne bannirait pas la littérature et l’imaginaire au profit d’un bonheur immédiatement consommable. Il devient dès lors un dangereux criminel, impitoyablement pourchassé par une société qui désavoue son passé.

En accompagnement : un banana bread bien sûr, mais sans le beurre 😉 !

Une version originale aux courgettes sur le blog, pour le petit clin d’œil à la Révolution Verte.


EDGAR Silène. Les Affamés. Paris : J’ai lu, 2019. 256 pages. (Collection Nouveaux millénaires).

En dépit des lois interdisant formellement aux citoyens de nuire à leur santé, Charles, écrivain à succès, noie son ennui dans les plaisirs terrestres. Adulé par la foule, il échappe à la sanction des autorités. Pourtant, le jour où un politicien aux dents longues décide de censurer la production littéraire, une descente aux enfers commence pour l’écrivain.

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