Le Chœur des femmes, Martin Winckler (roman, 2009)

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Le Chœur des femmes, Martin Winckler (roman, 2009)

Livre sélectionné pour le mois de novembre par le Club de Lectures Féministes des Antigones, je ne me suis plongée dans ce pavé dense et extrêmement instructif qu’au mois de décembre 2018.

Un roman à l’orée de la fiction, du documentaire et du témoignage, qui rapporte l’évolution d’une brillante et arrogante interne, Jean Atwood. Celle-ci se retrouve, contre son gré, à l’Unité 77 dite « Médecine de la Femme », auprès du docteur Karma, médecin généraliste, aux méthodes bien différentes de celles de la gynécologie traditionnelle… Il prône bienveillance, écoute et patience, trois notions profondément enfouies chez Jean, qui brigue avant tout la chirurgie gynécologique pour sa technicité, sans vraiment se préoccuper des états d’âme des patientes. Karma remet de plus en cause toutes les pratiques gynécologiques communes, qui vont parfois jusqu’à la violence, psychologique et/ou physique : les tables de gynécologie classiques avec étriers, pratiques pour le médecin mais inconfortable et dégradante pour la patiente, l’usage immodéré du spéculum, l’absence d’anesthésie dans certains actes douloureux…

En parallèle, Jean doit aussi faire face au tumulte de sa propre vie personnelle, en tant que femme, que fille, qu’amante, qu’être humain, sans compter une particularité qui n’est dévoilée que vers la fin du récit, lorsque l’intrigue s’accélère. Les révélations s’enchaînent alors, peut-être un peu trop rapidement, un peu trop convenues, mais servant parfaitement le récit et son propos.

Nous suivons essentiellement le point de vue de Jean, ses activités, ses pensées, avec toutefois quelques chapitres de témoignages de femmes qui viennent ponctuer le récit, parfois même sous forme de chansons… Derrière la voix de Jean, c’est ainsi tout un chœur de femmes qui l’accompagne, comme autant de litanies, parfois jusqu’au bout du souffle, occasionnant une véritable “apnée littéraire”. Des pauses ont été nécessaires de mon côté afin de digérer ce contenu dense, hétéroclite et polymorphe, presque labyrinthique comme les couloirs du sous-sol de l’hôpital !

Le roman est extrêmement bien documenté, Martin Winckler est en effet médecin à l’origine, d’où l’utilisation de termes médicaux précis. Toutefois, rien d’indigeste, la pédagogie de Winckler à travers Karma nous permet de nous familiariser rapidement avec ceux-ci, d’apprendre beaucoup de choses en termes de gynécologie et de connaissance du corps des femmes, de la femme dans son entièreté, sa diversité et sa complexité. Le propos est donc dense, érudit, fourmillant de détails et de réflexions, notamment sur la contraception ou l’intersexualité. Il a personnellement modifié ma vision de la féminité, le genre, le sexe, l’identité, et leurs rapports entre eux.

Le Choeur de femmes, Martin Winckler

Atmosphère/climat : chaud, bouillonnant

Saveur : sucrée, un peu acide

Parfum : odeur d’embrocation, d’antiseptique et de sang

Rythme : agitato,trépidant, affannato, haletant, peu de respirations et de silences

Sonorité : un tumulte de voix qui s’entrelacent et s’entrechoquent, devenant incompréhensibles, lancinant

Couleur : rouge, rouge sang, rouge colère, rouge passion, rouge vie

Mots-clefs : gynécologie, médecine, femme, féminisme, féminité, sexe, genre, intersexualité, sexualité, patients, soignants, chirurgie, bienveillance, violences gynécologiques, amour

Fratrie culturelle :

BROCHMANN Nina, STOKKEN DAHL, Ellen. Les joies d’en bas : tout sur le sexe féminin. Illustré par Tegnehanne ; traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier. Arles (Bouches-du-Rhône) : Actes sud, 2018. 445 pages.

Le blog Underlivet sur la sexualité au féminin connaît à partir de 2005 un vif succès. Pour que les femmes puissent prendre les décisions adaptées sur leur vie sexuelle, ce guide explique anatomie et physiologie de l’organe sexuel : la face cachée du clitoris, l’action des hormones sur les menstrues ou encore trouver le véritable point G.


CHOLLET Mona. Sorcières : la puissance invaincue des femmes. Paris : Zones, 2018. 256 pages.

Tremblez, les sorcières reviennent ! disait un slogan féministe des années 1970. Image repoussoir, représentation misogyne héritée des procès et des bûchers des grandes chasses de la Renaissance, la sorcière peut pourtant, affirme Mona Chollet, servir pour les femmes d’aujourd’hui de figure d’une puissance positive, affranchie de toutes les dominations.
Qu’elles vendent des grimoires sur Etsy, postent des photos de leur autel orné de cristaux sur Instagram ou se rassemblent pour jeter des sorts à Donald Trump, les sorcières sont partout. Davantage encore que leurs aînées des années 1970, les féministes actuelles semblent hantées par cette figure. La sorcière est à la fois la victime absolue, celle pour qui on réclame justice, et la rebelle obstinée, insaisissable. Mais qui étaient au juste celles qui, dans l’Europe de la Renaissance, ont été accusées de sorcellerie ? Quels types de femme ces siècles de terreur ont-ils censurés, éliminés, réprimés ?
Ce livre en explore trois et examine ce qu’il en reste aujourd’hui, dans nos préjugés et nos représentations : la femme indépendante –; puisque les veuves et les célibataires furent particulièrement visées ; la femme sans enfant –; puisque l’époque des chasses a marqué la fin de la tolérance pour celles qui prétendaient contrôler leur fécondité ; et la femme âgée – devenue, et restée depuis, un objet d’horreur.
Enfin, il sera aussi question de la vision du monde que la traque des sorcières a servi à promouvoir, du rapport guerrier qui s’est développé alors tant à l’égard des femmes que de la nature : une double malédiction qui reste à lever.


L’autre livre de la sélection de novembre du Club des Antigones : MATLWA Kopano. Règles douloureuses. Traduit de l’anglais par Camille Paul. Paris : Les Éditions du Serpent à plumes, 2018. 146 pages.

En 2015, Masechaba est une jeune interne sud-africaine. Ses douleurs chroniques liées à l’endométriose ont forgé sa personnalité solitaire et l’ont menée vers la médecine. Elle s’interroge désormais sur son dévouement envers les patients et sur celles de son pays à construire une nouvelle nation à l’heure où un racisme interafricain commence à émerger.


L’interview de Martin Winckler sur le blog d’Antigone XXI (Ophélie Véron) : “Violences gynécologiques : rencontre avec Martin Winckler”. Mis en ligne le 04.12.18.


L’article de Lou sur les intersexes, sur le magazine en ligne Berthine : “Les intersexes, victimes du genre [1/2]”. Mis en ligne le 16 janvier 2019.

En accompagnement : des pommes au four, toutes simples, fourrées à l’amande, sans fioritures, ou plus sophistiquées, fourrées à la crème pâtissière à la rose et emmaillotées… Des pommes au four qui conservent toujours en leur cœur une part de mystère…

La pomme, le fruit ô combien relié à la femme, la pomme de la tentation, la pomme d’Adam, la pomme de la discorde… ! Mais c’est aussi le symbole de la sagesse, de la spiritualité, du pouvoir et de l’immortalité. Car il a autant de saveurs dans la pomme que de diversité dans la féminité.


WINCKLER Martin. Le Chœur des femmes. Paris : P.O.L., 2009. 608 pages.

Je m’appelle Jean Atwood. Je suis interne des hôpitaux et major de ma promo. Je me destine à la chirurgie gynécologique. Je vise un poste de chef de clinique dans le meilleur service de France. Mais on m’oblige, au préalable, à passer six mois dans une minuscule unité de ” Médecine de La Femme “, dirigée par un barbu mal dégrossi qui n’est même pas gynécologue, mais généraliste ! S’il s’imagine que je vais passer six mois à son service, il se trompe lourdement. Qu’est-ce qu’il croit ? Qu’il va m’enseigner mon métier ? J’ai reçu une formation hors pair, je sais tout ce que doit savoir un gynécologue chirurgien pour opérer, réparer et reconstruire le corps féminin. Alors, je ne peux pas – et je ne veux pas – perdre mon temps à écouter des bonnes femmes épancher leur cœur et raconter leur vie. Je ne vois vraiment pas ce qu’elles pourraient m’apprendre.

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