Le Bal des folles, Victoria Mas (roman, 2019)

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Bal des folles (Le), Victoria Mas

Le Bal des folles, Victoria Mas (roman, 2019)

Entre la grâce et la folie, il n’y a qu’un pas. La folie fascine autant qu’elle rebute, car nous savons, nous sentons au fond de nous, dans les abîmes de notre âme, que cette dernière pourrait aussi se laisser aller à cette danse frénétique.

Voir danser les folles est donc un spectacle enivrant pour le beau Paris, et le bal annuel de la Mi-Carême, donné à l’Hôpital de la Salpêtrière, a toujours un franc succès. On y côtoie les folles, on frissonne de les approcher, d’être contaminé par leur étrange maladie, on se rengorge d’être du bon côté, de l’autre côté du mur.

Mais qu’est-ce que la folie ? Troubles physiques, cognitifs, mentaux… La folie ne serait-elle pas un mot fourre-tout, pour isoler et rejeter ce qui est “autre”, jugé anormal ou déviant. Car entre les différentes internées, le mal revêt de multiples formes, touchant tous les âges et milieux sociaux. Un point commun cependant, leur condition de femme. Elles ont rarement été enfermées là par hasard, mais conduites le plus souvent par des mains d’hommes. En cette fin de 19e siècle à Paris, la parole d’une femme, de mille femmes même, ne peut rivaliser avec celle d’un seul homme.

Dès qu’elles passent les murs gris de La Salpêtrière, elles deviennent des recluses, avec peu d’espoir d’en sortir un jour. Elles ne sont plus qu’en de rares occasions confrontées au monde “extérieur” : la fameux Bal des Folles donc, et les cours donnés par le docteur Charcot, directeur de l’institution, qui ressemblent plus à des exhibitions publiques.

Certaines se contentent de cette vie, comme la jeune Louise, vedette de ces cours, ou la vieille Thérèse, pour lesquelles ces murs sont aussi un refuge face au monde impitoyable des hommes. Mais Eugénie, nouvellement arrivée par la trahison de sa grand-mère et le rejet de son père, refuse ce destin. Non, elle n’est pas folle, quoi qu’en disent ses proches. Elle voit les défunts, ceux qui gravitent parmi les vivants, sentinelles ou messagers de l’autre monde. Comme cette jeune fille rousse qui suit Geneviève, infirmière dévouée au professeur Charcot depuis plus de 20 ans, dont la foi en la médecine est la seule religion. Mais la présence d’Eugénie sème le trouble dans les convictions de celle que l’on surnomme “l’Ancienne”, celle-là même qui écrit jour après jour des lettres qu’elle n’envoie jamais.

Un premier roman brillant et dérangeant, qui porte la voix de ces femmes souvent injustement mises de côté, toujours traitées comme des êtres inférieurs, des sorcières, des bêtes curieuses, des moins-que-rien. Le style d’écriture est fluide, dynamique et efficace, sans pathos. Il m’a manqué un peu plus de sensibilité, de sentiments. Certaines péripéties semblent un peu précipitées, et le Bal des Folles un événement assez anecdotique, contrairement à ce que laisse penser le titre. L’autrice développe toutefois de belles réflexions autour de la normalité, du doute, des croyances et de la féminité, d’autant plus quand nous prenons conscience que c’était il y a un peu plus d’un siècle seulement.

Bal des folles (Le), Victoria Mas

Atmosphère/climat : nuageux, gris, avec une petite pluie fine. Un temps propice à la mélancolie.

Saveur : amère et piquante.

Parfum : une odeur d’hôpital, propre et aseptisée.

Rythme : suspendu, lent, pesant.

Sonorité : chuchotis indistincts.

Couleur : blanc-gris, oscillant entre la pureté et la saleté, la lumière et la poussière, la jeunesse et la vieillesse, la clarté et la mélancolie.

Mots-clefs : hospitalisation psychiatrique, Hôpital de la Salpêtrière, 19e siècle, femmes, folie, maladies mentales, patriarcat, spiritisme, enfermement, bal.

Fratrie culturelle :

HOPE Anna. La Salle de bal. Paris : Gallimard, 2017. 400 pages. (Collection Du monde entier).

En 1911 dans le Yorkshire, Ella Fay est internée à Sharston pour avoir brisé une vitre de la filature où elle travaillait depuis ses 12 ans. Révoltée puis résignée, elle participe chaque vendredi au bal des pensionnaires. Au fil de leurs rencontres Ella s’éprend de John, un Irlandais mélancolique. S’intéressant à l’eugénisme, le docteur Fuller décide de réformer l’asile.


BONIDAN Cathy. Le Parfum de l’hellébore. Paris : La Martinière, 2017. 306 pages.

Dans les années 1960, Anne travaille chez son oncle, directeur d’un centre psychiatrique parisien. Les traitements sont encore archaïques et certaines décisions de l’institut choquent la jeune femme qui, se sentant menacée, ne peut rien dire. Le sort de deux malades la préoccupe : celui de Gilles, un jeune garçon autiste de 11 ans, et celui de Béatrice, une anorexique de 13 ans. Premier roman.

Son esthétique ici !


CHOLLET Mona. Sorcières : la puissance invaincue des femmes. Paris : Zones, 2018. 256 pages.

Tremblez, les sorcières reviennent ! disait un slogan féministe des années 1970. Image repoussoir, représentation misogyne héritée des procès et des bûchers des grandes chasses de la Renaissance, la sorcière peut pourtant, affirme Mona Chollet, servir pour les femmes d’aujourd’hui de figure d’une puissance positive, affranchie de toutes les dominations.
Qu’elles vendent des grimoires sur Etsy, postent des photos de leur autel orné de cristaux sur Instagram ou se rassemblent pour jeter des sorts à Donald Trump, les sorcières sont partout. Davantage encore que leurs aînées des années 1970, les féministes actuelles semblent hantées par cette figure. La sorcière est à la fois la victime absolue, celle pour qui on réclame justice, et la rebelle obstinée, insaisissable. Mais qui étaient au juste celles qui, dans l’Europe de la Renaissance, ont été accusées de sorcellerie ? Quels types de femme ces siècles de terreur ont-ils censurés, éliminés, réprimés ?
Ce livre en explore trois et examine ce qu’il en reste aujourd’hui, dans nos préjugés et nos représentations : la femme indépendante –; puisque les veuves et les célibataires furent particulièrement visées ; la femme sans enfant –; puisque l’époque des chasses a marqué la fin de la tolérance pour celles qui prétendaient contrôler leur fécondité ; et la femme âgée – devenue, et restée depuis, un objet d’horreur.
Enfin, il sera aussi question de la vision du monde que la traque des sorcières a servi à promouvoir, du rapport guerrier qui s’est développé alors tant à l’égard des femmes que de la nature : une double malédiction qui reste à lever.


En accompagnement : un entremet avec plusieurs couches et au chocolat intense, un peu amer…


MAS Victoria. Le Bal des folles. Paris : Albin Michel, 2019. 250 pages.

En 1885, J.-M. Charcot ajoute à ses techniques expérimentales visant à soigner ses malades un rendez-vous festif, costumé et dansant, le bal des folles, pour éveiller leur esprit et leur donner un plaisir enfantin. S’y croisent Thérèse, une vieille prostituée, la Petite Louise, une enfant violée, Geneviève, l’intendante, et Eugénie Cléry qui entre en contact avec l’âme des disparus. Premier roman.

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