Esthétique des livres 1 : Dans les forêts de Sibérie, Sylvain Tesson – Blinis sans gluten au kasha

Esthétique des livres 1 : Dans les forêts de Sibérie, Sylvain Tesson – Blinis sans gluten au kasha

“La puissance d’un roman peut être ressentie, mais ni touchée, ni entendue, ni vue”.

Timothy Binkley, « “Pièce” contre l’esthétique », 1977.

J’ai lu pour la première fois ces mots en cours d’Esthétique, lors de ma deuxième année de licence.
Le cours avait débuté avec la présentation d’œuvres singulières…
Une chaise adossée à un mur, une photographie de cette chaise adossée à ce même mur, et un cartel présentant la définition du mot “chaise”. (Joseph Kosuth, One and three chairs, 1965)
Une boule de papier froissée à même le sol (un tir raté ?) (Martin Creed, Work n°88, 1995)
Une pièce vide et blanche, et un cartel signalant un “dispositif de mise sous écoute caché” (Roman Ondak, More silent than ever, installation à la galerie Gb Agency, Paris, 2006).

Des œuvres qui en laissent plus d’un pantois de par leur “presque rien”, leur apparente futilité et inutilité. Un art conceptuel, développé dans les années 60, et qui est désormais commun dans les galeries, où le fond prédomine souvent sur la forme, si tant est qu’il y en ait une. Comment, dès lors, parler d’esthétique devant ces œuvres  ? Et cela même, en se référant à sa définition la plus large, “ce qui est sensible, perceptible, ce qui a trait aux sensations”, du grec aisthesis, “sensation”, sans aller jusqu’à parler de beauté ?

L’auteur de l’article, le philosophe américain Timothy Binkley, développe alors l’idée du “concept esthétique”, comparant l’art conceptuel à la littérature. Les œuvres n’auraient pas besoin d’être belles, ni même d’avoir une matérialité. Elles doivent être le véhicule, la “pièce” d’une idée sous-jacente et primordiale. C’est cette dernière qui est esthétique, c’est-à-dire qui nous fait ressentir quelque chose lorsque nous en prenons connaissance, à l’instar de la littérature, d’où la citation introductive.

Il est vrai que la lecture n’est pas un acte passif. Les lignes lues peuvent influer sur notre état d’esprit, nous faire réfléchir, et même nous faire éprouver, par procuration, des sensations corporelles (larmes, sourires, rires, froncement des sourcils, ridules d’inquiétude, tremblements de peur…!), des sentiments.
Mais il est aussi vrai que le texte revêt un aspect intangible, abstrait, qui le rend souvent difficile à résumer, à critiquer, à juger. Comment mettre des mots sur l’esthétique des livres, c’est-à-dire sur ce que nous avons ressenti en le lisant, de façon indicible et parfois même inconsciente ?

L’idée a alors germé de déjouer le problème par le biais de l’analogie. Dresser le portrait d’un livre comme s’il s’agissait d’une entité tangible.

Bien sûr, ces “portraits” sont subjectifs, comme toute tentative de critique. Je vous invite donc à partager en commentaires vos propres représentations de l’ouvrage, et peut-être qu’ainsi nous arriveront à mieux le dépeindre… Et nous nous rendrons compte que la réception, la compréhension et l’appréhension d’un livre, d’une œuvre, dépendent non seulement de l’écriture (narration, style, genre, auteur…), que  de la lecture (moment, lieu, état d’esprit au moment de celle-ci…).

blinis sans gluten vegan

Esthétique des livres 1 : Dans les forêts de Sibérie, Sylvain Tesson

En avril dernier, je participais pour la première fois au clublectureMS, un club de lecture imaginé par Victoria du blog Mango & Salt. Chaque mois, elle choisit un thème, puis sélectionne quelques livres relatifs à celui-ci. Un seul livre est ensuite retenu suivant les votes de chacun des membres. Les lecteurs peuvent ensuite partager leur critique de ce livre du mois via les réseaux sociaux, en utilisant le hashtag #clublectureMS.
Lorsque j’ai découvert ce concept, j’ai eu tout de suite envie de rejoindre le groupe, car j’y voyais là un terrain d’échange et de partage sur la lecture (une autre de mes passions), et puis aussi un caractère stimulant, l’occasion de découvrir des ouvrages vers lesquels je ne me serais pas intéressée au premier abord.Et c’est ainsi qu’en avril dernier, j’ai découvert le thème, “Nature writing et voyage”, et le livre retenu, Dans les forêts de Sibérie, de l’écrivain explorateur français Sylvain Tesson.
Je l’ai lu, et apprécié, et une idée a germé en moi, alors que je parcourais une longue description sensorielle de son environnement… Cette idée, c’est celle décrite plus haut, une esthétique des livres, comme une critique sensible des livres, afin d’apporter ma contribution à ce merveilleux #clublectureMS, mais aussi mes livres coups de cœur ♥, ceux qui m’accompagnent, me réconfortent et me font rêver, et vivre…Pour les citations, j’ai lu et me suis référée à l’édition suivante : TESSON Sylvain. Dans les forêts de Sibérie. Paris : Gallimard, 2011. 272 pages.

En quelques mots…

Un homme part vivre six mois dans une petite cabane en bois au bord du lac Baïkal, en Sibérie méridionale. Chaque jour, il raconte son quotidien et sa découverte de son environnement (faune, flore… et les rares humains) et consigne ses réflexions, entre émerveillement face à la nature et regard critique envers la société contemporaine. Néanmoins, ce journal apparaît aussi comme le récit d’un éveil, tant physique que psychique.
Le plus tangible est l’éveil de la nature, la longue arrivée du printemps, de février à juillet. Le personnage principal de cette histoire est le lac lui-même, entité à part entière, assimilé à un être vivant. Gelé six mois par an, sa surface se craquelle petit-à-petit avant qu’il ne redevienne une étendue liquide grouillante de vie (la pêche devient de plus en plus prolifique !).
En parallèle, on assiste à l’éveil de conscience de l’auteur, conscience d’être et d’appartenir à la nature, à un cycle immuable, entre sommeil/mort et vie.

Le profil de l’auteur

Sylvain Tesson est un auteur français né en 1972, que nous pourrions qualifier d’écrivain-aventurier-philosophe-critique. Géographe de formation, il multiplie les voyages atypiques aux quatre coins du monde, du tour du monde à vélo en 1993 au suivi de l’itinéraire des évadés du goulag en 2004 (suivant le récit de Slavomir Rawicz, The Long Walk, 1955), en passant par un périple à cheval sur plus de 3000 km dans les steppes d’Asie.
Davantage qu’un explorateur, il cherche avant tout des expériences inédites, souvent en solitaire, et toujours en totale autonomie. Une recherche de l’extrême et un côté “tête-brûlée” que l’on retrouve dans sa passion pour la stégophilie, c’est-à-dire la pratique de l’escalade de… toitures, notamment des cathédrales. Cela lui vaudra d’ailleurs un accident en août 2014, alors qu’il escaladait la façade d’une maison à Chamomix. Placé en coma artificiel, il se réveille huit jours plus tard, sans séquelle neurologique (mais avec tout de même une perte de l’ouïe droite et une paralysie de la face).
Il porte un regard très critique sur notre société contemporaine, (l’ouvrage commence d’ailleurs par un sarcasme sur le nombre de ketchups commercialisés par Heinz), qui le conduit d’ailleurs à partir s’isoler 6 mois dans une cabane de Sibérie, avec pour seule compagnie des livres, un poêle, de la vodka… puis deux chiens vers la fin, Aïka et Bêk (histoire de revenir en douceur vers le monde “humain”).

“Quinze sortes de ketchup. À cause de choses pareilles, j’ai eu envie de quitter ce monde.” (p. 21)

“L’homme est un enfant capricieux qui croit que la Terre est sa chambre, les bêtes ses jouets, les arbres ses hochets.” (p. 172)

Et celle-ci, croustillante :

« Moins on parle et plus on vivra vieux », dit Youri. Je ne sais pourquoi mais je pense soudain à Jean-François Copé. Lui dire qu’il est en danger.” (p. 71)

blinis sans gluten kasha

L’atmosphère/le climat

Glacial (on atteint les -40°C au début de l’ouvrage, prévoir une petite laine), avant un lent redoux.
Attention aux chocs thermiques, entre le froid extérieur et la chaleur matricielle des banyas, ces cabanes que l’on surchauffe à 80 °C.
Vent fort, tonifiant.

 La saveur

Des saveurs chaudes et réconfortantes, qui tiennent bien au corps pour affronter le froid, les travaux physiques et la solitude. Des plats chauds, épicés (tabasco, épices telles que la cannelle, le clou de girofle, le piment). Et pour arroser le tout, beaucoup (beaucoup) de vodka.

 

 Le parfum

Une odeur suave et chaleureuse de bois, de conifère plus exactement, mêlée de celle piquante de la vodka sur un fond de fumée (cigare, braises ou blinis brûlés).

La sonorité

Omniprésent, le silence. Si lourd que chaque souffle de vent résonne comme une tempête. Et les bruits internes du corps qui vit, respirations, battements de cœur, rythment sa symphonie. Quelques voix, graves et rauques.

“Être seul, c’est entendre le silence.” (p. 36)

Et puis le bruit de l’eau qui s’écoule, et avec elle le silence qui s’enfuit à l’extérieur, les aboiements, les gazouillements, les bruissements, les crépitements, le fourmillement de vie lorsque le printemps revient. Mais toujours, le calme de la cabane, comme imprégnée de silence.

“Le temps a sur le temps le pouvoir de l’eau sur la terre. Il creuse en s’écoulant.” (p. 57)

 

La couleur

Un beau blanc bleuté. La neige qui recouvre le paysage et semble briller sous le soleil. Les veines bleutées du lac gelé, comme une peau de porcelaine.
Un blanc ponctué de signes noirs.
Noir des troncs, de la taïga sur l’étendue enneigée.
Noir de l’encre sur la page vierge.

Et puis soudain, tout virevolte et jaillit, et c’est une symphonie de couleurs et de nuances, au point que les deux dernières touches de blanc et de noir sont les chiens, Aïka et Bêk.

Pelage blanc de Bêk, pelage noir d’Aïka, yin et yang canin.

Esquisse du potentiel lecteur exalté

Un lecteur solitaire, ou aspirant à la solitude et au calme, un brin rêveur et mélancolique, ayant un goût pour les aphorismes poétiques tels que :

“Usage de la fenêtre : inviter la beauté à entrer et laisser l’inspiration sortir.” (p. 43)

“Les carnets : des personnages pleins de souvenirs, d’anecdotes et de pensées.” (p. 225)

Un lecteur qui s’émeut et salive en lisant :

“La neige a meringué le toit, les poutres ont une couleur de pain d’épices.” (p. 26)

Un lecteur philosophe, qui questionne la société contemporaine et les grandes questions universelles telles que le bonheur, la religion, ou le temps.
Un amoureux de la nature (et des chiens), qui porte un regard (très) critique sur le monde actuel (surconsommation et surexploitation de la nature entre autres).

“L’homme libre possède le temps. L’homme qui maîtrise l’espace est simplement puissant.” (p. 72)

“Si j’étais Dieu, je me serais atomisé en des milliards de facettes pour me tenir dans le cristal de glace, l’aiguille du cèdre, la sueur des femmes, l’écaille de l’omble et les yeux des femmes.” (p. 116)

“Si la nature pense, les paysages sont l’expression de ses idées.” (p. 142)

“Aimer c’est reconnaître la valeur de ce qu’on ne pourra jamais connaître. Et non pas célébrer son propre reflet dans le visage d’un semblable. Aimer un Papou, un enfant ou son voisin, rien que de très facile. Mais une éponge ! Un lichen ! Une de ces petites plantes que le vent malmène ! Voilà l’ardu : éprouver une infinie tendresse pour la fourmi qui restaure sa cité.” (p. 200). 

 

Pour accompagner et approfondir la lecture… 

En musique (à écouter pour sentir l’âme russe et la mélancolie du solitaire)

Comme j’ai la chance d’avoir une sœur formidable et formidablement musicienne, je lui ai demandée conseil pour tenter de retrouver l’ambiance du livre en musique. Nous nous sommes orientées d’un commun accord vers de la musique classique et des compositeurs russes.
Mais j’ai été bien en peine de choisir un seul morceau. J’en ai donc sélectionné quatre qui, rassemblés, décrivent bien les sonorités clés du livre (vous me suivez toujours ?)

Tout d’abord, La Vocalise, opus 34 n°14 Sergueï Rachmaninov (1873-1943), et plus spécifiquement la version voix, avec Nathalie Dessay, soprano. Pour l’âme russe, le côté dépouillé, solennel, un brin mélancolique.
Puis le mouvement andante cantabile de la symphonie n°5, de Tchaïkovski (1840-1893), pour le déploiement, l’étendue, le côté aérien. La tempête puis le calme, telles des sautes d’humeur, le dramatique (du grec drama, “action théâtrale”, le tumultueux, le lunatique. Et ce solo de cor… l’alter ego musical de l’auteur.
Pour le côté mystérieux, très doux, le calme profond du Le Lac enchanté, opus 62, d’Anatoli Liadov (1855-1914). Avec en plus le bourdonnement des abeilles.
Et pour finir, la Romance en fa mineur, opus 5 de Tchaïkovsky, comme de légers flocons de neige.

En cuisine (à déguster pour affronter le grand froid) : blinis au kasha (sarrasin grillé)

blinis kasha vegan sans gluten
 
 

Hormis la vodka, véritable personnage à part entière du livre, l’auteur fait référence à quelques spécialités culinaires russes, notamment aux blinis et au kasha.

Nous suivons d’ailleurs sa quête du blini réussi, du blini raté et carbonisé au blini épais et moelleux grâce à l’ajout de levure (il utilise au début de la bière, avec des résultats peu concluants).

“Des crêpes comme des enfants : ne jamais les laisser sans surveillance.” (p.165)

Pour ma part, j’ai aussi essuyé beaucoup d’échecs : une pâte qui ne cuisait pas, des blinis trop fins… Mais grâce à Marie Laforêt du blog 100 % Végétal, j’ai percé le secret des blinis véganes parfaits : la combinaison de la poudre à lever et de la levure boulangère, toutes deux sans gluten pour cette recette. Et le résultat fut à la hauteur de mes espérances : moelleux et épais, même sans œuf, sans lait, et sans gluten !

 
Quant au kasha, il s’agit en fait de sarrasin décortiqué et grillé, très utilisé dans la cuisine russe, de par son caractère énergétique et réchauffant. Pour ma part, je l’ai découvert il y a trois ans grâce à ma colocataire russe, un soir d’hiver… Elle l’avait préparé en potée, avec des champignons, des oignons, des lardons et des aromates divers (je dirais du persil, de l’ail, et des épices très chaleureuses mais indéfinissables). En tout cas, je me souviens parfaitement de la saveur réconfortante, grillée et fumée de ce plat, très compact, un peu comme une bouillie épaisse. Je m’en inspire toujours en le servant en accompagnement de légumes poêlés, sans lardons désormais, mais avec du tofu fumé par exemple.
Le kasha se trouve normalement en magasin bio, mais si vous n’en trouvez pas, vous pouvez le remplacer par du sarrasin non grillé dans cette recette : compter alors 100 g de farine de sarrasin, et 20 g de sarrasin à cuire.
 

blinis kasha vegan sans gluten

Pour une quinzaine de blinis


80 g de farine de sarrasin
80 g d’arrow-root (ou autre fécule)
40 g de kasha ( 20 g à moudre + 20 g à cuire)
1 càc de poudre à lever sans gluten
1 càc de levure de boulanger déshydratée sans gluten
1 pincée de sel
(1 càs d’aromates au choix : ail des ours par exemple en version salée, cannelle en version sucrée)
250 ml de lait d’amande (ou d’un autre oléagineux, ou lait de soja… éviter le lait de riz, trop aqueux)
1 càs de sirop d’érable
 
♦ Faire cuire 20 g de kasha à l’eau bouillante pendant 10-15 minutes, afin d’obtenir 50/60 g de kasha cuit. 
♦ Moudre les 20 g de kasha restant. Le mélanger avec les ingrédients secs : farine de sarrasin, fécule, poudre à lever et levure boulangère, sel et aromates. 
♦ Mixer le lait végétal avec le kasha cuit et le sirop d’érable.
♦ Verser la préparation liquide dans la préparation sèche, et bien mélanger. 
♦ Laisser reposer la pâte une heure.
♦ Dans une poêle chaude légèrement huilée, faire cuire les blinis sur les deux faces, avec patience et douceur. Verser une petite louchée de pâte, effectuer un gracieux geste du poignet afin de former un rond harmonieux. Laisser cuire à feu moyen en surveillant bien (comme les enfants donc) jusqu’à ce que la face éruptive forme de multiples cratères et devienne sèche. Retourner alors le blini et cuire encore quelques secondes sur l’autre face.
♦ Déguster avec une tartinade salée ou sucrée, ou avec une poêlée de légumes à l’ail des ours par exemple.

blinis vegan sans gluten sarrasin 
Avez-vous lu ce livre ? Si oui, quelles odeur/couleur/sonorité/atmosphère le retranscriraient le mieux selon vous ?
 


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