✎ Curriculum

© Brindalou

 

… une petite fille aux boucles auburn. Elle voulait être une exploratrice, comme Les Petits Débrouillards, comme le petit Pierre de Pierre et Le Loup, comme le petit garçon observant les grenouilles de Steve Waring, comme le Petit Prince de Saint-Exupéry.

La nuit, elle s’envolait de sa chambre pour aller s’assoupir sous les branches d’un arbre aussi haut dans le ciel que profond sous la terre. Elle l’appela l’Arbre-en-ciel.

          Ses feuilles étaient toutes d’une teinte différente, et son tronc blanc comme de la craie. Il la berçait d’histoires réelles et rêvées, de faits historiques et de légendes, de ses compagnons sylvestres, végétaux, animaux, et même humains, des astres et des cellules, de l’Eau et du Feu, de l’Air et de la Terre.

         Ils étaient frère et sœur jumeau. Sa peau si blanche, si fine et translucide, laissait apparaître les ramifications de ses veines, la palette du corps intérieur, bleu, violet, rose, rouge, blanc et même jaune et vert.

          Et puis il fallut se lever. S’élever. Grandir.

Qui ?

          Sous l’Arbre-en-ciel, la petite a grandi, mais elle ne sait toujours pas si elle est devenue ce que les grandes personnes nomment, justement, les grandes personnes. Elle a failli s’appeler Martine ou Élisabeth ou Jacques, mais finalement ce fut Mathilde. Elle a connu vingt-trois printemps, étés, automnes, hivers (parce qu’elle ne voit pas pourquoi le printemps aurait toutes les faveurs), les bancs de l’école, du collège, du lycée et de la fac, de gros cumulo-nimbus avec des éclairs et des éclaircies, des étoiles et des feuilles. Elle a appris à parler, à marcher, à conduire, à apprendre, les bonnes manières, le français, les mathématiques, l’histoire, la physique, la biologie, la littérature, la philosophie, et puis l’histoire de l’art, un peu, beaucoup, elle a dansé, joué de la flûte traversière, dessiné, écrit, inventé l’histoire de Docteur Chat (une vaste série de bandes dessinées de deux pages parce que c’est bien fastidieux comme entreprise quand même), conçu et publié son auto-magazine Papillon (un exemplaire unique, une dizaine de numéros). Bien peu de choses en vérité. 

          Mais tant mieux, finalement, sinon elle s’ennuierait, il lui reste tellement de choses à apprendre, à découvrir, à inventer, à faire, à voir, à créer. 

Pourquoi ?

          Pour rien. Ou plutôt si, parce qu’il y a les nuages. Et les étoiles. Et les feuilles. Et des roseaux fragiles mais qui ne rompent pas.

“Sans terre, l’âme est vide, mais sans récits, la terre est muette.”

Muriel Barbery, La Vie des elfes, Paris : Gallimard, 2015, p. 106.