Cadavre exquis, Augustina Bazterrica (roman, 2019)

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Cadavre exquis, Augustina Bazterrica

Cadavre exquis, Augustina Bazterrica (roman, 2019)

Difficile de dire si j’ai aimé ou non ce livre glaçant et dérangeant. Autant je l’ai lu presque avidement, tournant les pages dans un mélange de fascination et de répulsion, autant l’histoire (et le dénouement !) m’a particulièrement dégoûtée, voire déçue. Pourtant, le synopsis de base semble suggérer une réflexion sur la condition des autres animaux (puisque l’être humain fait partie du monde animal), sur notre consommation de viande, thèmes chers à mon cœur, et assez peu évoqués dans la littérature de fiction (j’avais beaucoup aimé Règne animal, de Jean-Baptiste del Amo, poétique malgré la dureté et la profondeur du récit – mais là le parti-pris était clairement défini).

Sous couvert d’un virus ayant décimé les autres animaux, les rendant impropres à la consommation, le cannibalisme devient la nouvelle et seule façon de continuer à manger de la viande. Réservée à une certaine élite, la viande humaine devient un mets de choix sous le nom de “viande spéciale”. Une nouvelle “espèce” est élevée, voir génétiquement modifiée spécifiquement pour cet usage, finir dans l’assiette d’autres êtres humains.

Nous suivons Marcos, personnage ambigu à la tête d’un des plus grands abattoir, qui lui permet de bien gagner sa vie afin de financer les frais exorbitants de maison de retraite de son père lui assurant une vieillesse sereine (au lieu d’être “chassé” et dépecé). D’apparence insensible et insaisissable, l’autrice évoque peu-à-peu le passé troublé et la complexité du personnage, la perte d’un enfant, une femme brisée, une petite sœur qu’il trouve ingrate et niaise. De fait, nous oscillons entre dégoût et empathie à l’égard de ce personnage, qui alterne lui-même entre scrupules, voire sensibilité… et brutalité. De fait, nous attendons de sa part une forme de rédemption, une prise de conscience, notamment lorsqu’il se voit “offert” une jeune femme “de race pure”.

Des mots durs et amers, des descriptions violentes et morbides qui s’enchaînent, nous laissant un goût d’inachevé et de vanité. Le style est cru et acéré, sans fioritures. La fin, sans la révéler, déjoue tous mes pronostics, et m’a personnellement dérangée. En bref, un récit qui ne laisse pas indifférent mais dont j’ai de la peine à voir le véritable intérêt.

Cadavre exquis, Augustina Bazterrica
Cadavre exquis, Augustina Bazterrica (roman)

Atmosphère/climat : un temps lourd, caniculaire.

Saveur : métallique et amère, un goût de sang et de terre.

Parfum : un joli mélange de sang frais, de sueur et de corps en décomposition (oui c’est charmant).

Rythme : scandé, brutal, continu.

Sonorité : des bruits de couteaux qui s’aiguisent.

Couleur : un rouge tirant vers le marron, comme du sang oxydé.

Mots-clefs : abattoir, violence, animaux, consommation, exploitation, cannibalisme, humanité, dystopie

Fratrie culturelle :

FEL Jérémy. Les Loups à leur porte. Paris : Rivages, 2015. 434 pages.

Alors qu’une maison brûle, Duane risque sa vie pour sauver un petit garçon. Mary Beth, une serveuse, doit se confronter à un passé qu’elle avait tenté de fuir. Paul et Martha, un couple sans histoires, laissent entrer chez eux un mal dévastateur. A travers ces destins, une exploration de la face monstrueuse du self made man américain. Premier roman. Prix Jeunes O Centre (Forêt des livres 2015).


AMO Jean-Baptiste del. Règne animal. Paris : Gallimard, 2016. (Collection Blanche). 418 pages.

Au cours du XXe siècle, l’histoire d’une exploitation familiale vouée à devenir un élevage porcin. En deux époques, cinq générations traversent les grands bouleversements historiques, économiques et industriels.

En accompagnement : Difficile de garder l’appétit avec cet ouvrage ! Soit on opte pour une infusion digestive à base de fenouil et de menthe pour digérer tout ça, ou au contraire une guimauve bien sucrée pour se remettre de ses émotions et retirer le goût de sang de sa bouche !


BAZTERRICA Augustina. Cadavre exquis. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Margot Nguyen Béraud. Paris : Flammarion, 2019. 304 pages.

Un virus a décimé la totalité des animaux vivant sur terre. Pour survivre, les hommes ont développé une race d’origine humaine élevée exclusivement comme bétail pour la consommation. Un jour, un homme s’éprend d’une telle femme. En cachette, il va peu à peu la traiter comme un être humain, alors que pour cela, il risque la peine de mort. Premier roman.

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