biscuits épices

 

un petit homme du nom de Camini qui occupait la singulière fonction de Contrôleur des Étoiles de la Voie Lactée. Il avait été recruté par l’Agence Pour la Bonne Gestion et l’Équilibre de l’Univers, dans la section Surveillance des Astres et Réparation des Trous Noirs.
 Sa mission consistait, une fois l’an, de faire le tour de la Voie Lactée afin de répertorier les étoiles, de les recenser, et de remplir tout un tas de formulaires : nom, taille, masse, dates de naissance voire de décès, intensité lumineuse, chromatologie, etc. La traversée de la galaxie était si longue et tumultueuse qu’elle lui prenait l’année entière, ou presque. De fait, à peine était-il de retour sur sa planète natale, Petite Fleur des Champs, à quelques 525 années-lumière au sud-ouest de notre système solaire, qu’il devait repartir pour le recensement suivant.
Ce travail long et fastidieux ne lui laissait donc pas une minute de répit. Il voyageait pourtant rapidement, voguant sur son astéroïde Citronnelle à l’aide d’un Dispositif d’Orientation et de Pilotage d’Astéroïde. Il notait scrupuleusement chaque détail, s’arrêtait de temps à autre cueillir une fleur pour sa mère, récolter de la poudre d’étoiles, ou chercher de quoi se sustenter. Mais certains recoins de notre galaxie étaient si reculés, si dangereux et emplis de matière noire qu’il ne trouvait pas toujours de la nourriture et devait parfois parcourir des déserts cosmiques durant plusieurs jours.
Sa mère, inquiète de ses pérégrinations, eut alors l’idée de lui confectionner tous les ans, alors qu’il était absent, un immense et chaud manteau étoilé qu’il revêtait l’année suivante. C’était un manteau atypique, car il lui servait à la fois de camouflage (on n’était jamais à l’abri d’une attaque de pirates de l’espace), de protection contre les aléas climatiques et thermométriques intersidéraux, mais surtout de garde-manger de secours. En effet, sa mère brodait sur du tissu d’eau de Lune bleu nuit une multitude d’étoiles et de demi-lunes à l’aide d’un fil de pâte à biscuit, liée avec de la poudre d’étoiles pour plus de solidité et de résistance.
Lorsqu’il partait travailler, Camini revêtait la précieuse étoffe, légère et douce malgré sa longueur de traîne digne d’une robe de mariée. Il buvait le tissu et mangeait les broderies tout au long de l’année. L’eau textile étanchait sa soif pendant un mois au moins, et les biscuits tissés pouvaient le rassasier deux mois. Ils contenaient en effet des poudres étoilées aux pouvoirs surnaturels.

 

Il arrive parfois que ces poudres magiques soient dispersées sur notre Terre, lors du passage d’un météore, étoile filante, comète ou de la chute d’un astéroïde. Elles scintillent dans l’air et se dispersent dans l’eau et la terre. Elles viennent ruisseler sur des plantes, leur conférant des propriétés vertueuses, et même quelquefois sur des êtres vivants… Avez-vous déjà rencontré les fé(e)s ?

astéroïde



Mon père aime regarder le ciel étoilé, et m’a transmis cette fascination céleste . Le soir, été comme hiver, il sortait dans la nuit, armé de sa lunette puis de son télescope, tandis que nous restions bien à l’abri à regarder la télévision. Alors que l’intrigue du film était à son apogée, il se plantait devant nous, les yeux brillants, et nous enjoignait de le suivre pour contempler les cratères de la Lune , les anneaux de Saturne ou la petite tache de Jupiter (en réalité un gigantesque anticyclone). Il essuyait nos plaintes de le voir ainsi troubler notre quiétude télévisuelle, et réussissait à nous persuader de sortir, non sans nous être d’abord emmitouflés dans une large polaire ou plaid bien chaud. 
Et nous étions alors tous dehors, le nez en l’air puis les yeux plissés dans le petit hublot du télescope. Nous ne distinguions rien, et puis nous voyions, nous apprenions à regarder. La patience. Il fallait toujours régler le cadrage, la netteté, l’astre s’était échappé, il s’était dérobé à notre vue. L’émerveillement. De le retrouver, de voir les cratères, les anneaux, les petites taches… Et les étoiles qui scintillaient .

biscuits hiver

 

biscuit étoile

 

        

Les épices de la joie

Les épices de véritables poudres magiques. Elles donnent du goût, certes, une saveur subtile, mais elles sont aussi précieuses pour notre corps et notre âme, réchauffant notre être.
La douceur de la cannelle, la chaleur de la muscade et la puissance du clou de girofle. Les épices de la joie, selon Sainte Hildegarde. Elle avait d’ailleurs mis au point à partir de celles-ci une recette de biscuits de la joie dont je me suis librement inspirée. 


La cannelle


La cannelle provient de l’écorce d’un arbre, le cannelier, de la famille des Lauracées. Il existe plusieurs espèces de canneliers :

le cannelier de Ceylan (cinnamomum zeylanicum/cinnamomum verum), originaire du Sri Lanka et de l’Inde. Il s’agit d’un petit arbre (pas plus de 10 mètres de hauteur) au feuillage permanent vert foncé, aux fleurs jaunes et aux baies violet foncé. L’épice est issue de l’écorce interne séchée, et possède un arôme très délicat. Les bâtonnets sont de couleur ocre, très fins (environ 1 millimètre d’épaisseur) et friables.

le cannelier de Chine (cinnamomum cassia/cinnamomum aromaticum), originaire de Chine. L’arbre est beaucoup plus haut que son parent de Ceylan. Son épice est aussi plus puissante, plus piquante, et sa texture plus rigide. Les bâtonnets sont rouge-brun et plus épais. Bien que plus commune, elle est souvent appelée fausse cannelle ou cannelle de Cochinchine (province historique au sud du Vietnam), ou encore cassier (du latin cassia, probablement emprunté au peuple khasi, qui vivait au nord de l’Inde et cultivait cette cannelle).  Sa saveur est réputée moins délicate que sa cousine de Ceylan.

les canneliers du Vietnam (cinnamomum loureirii) et d’Indonésie (cinnamomum burmanii), ainsi que bien d’autres, utilisées localement et moins réputées.

La cannelle est l’une des plus anciennes épices connues, citée dans de vieux manuscrits sanskrits, chinois, égyptiens et même dans l’Ancien Testament. Elle est alors utilisée pour ses propriétés médicinales (notamment pour faciliter la digestion) et entre dans de nombreux rites religieux et culturels (la momification des corps, par exemple). Introduite en Europe dès l’Antiquité, elle est réservée à l’élite de par son coût onéreux, et ne se démocratise qu’à la Renaissance. Elle s’impose finalement dans la société européenne, et devient un ingrédient omniprésent dans les préparations culinaires et médicinales. 
Elle est ainsi une épice primordiale dans la confection de pâtisseries mais aussi de boissons telles que le punch. En remède, elle est souvent préconisée contre les refroidissements (rhumes, toux) et contre les maux d’estomac. En effet, elle augmente la sécrétion du suc gastrique et stimule la digestion. En outre, elle dynamise les systèmes respiratoires et circulatoires et régule la glycémie.

(Attention, l’écorce est contre-indiquée en cas de grossesse et d’ulcères d’estomacs, de par ses propriétés tonifiantes stomacales.)

Petite note : le terme “cannelle” vient du latin “canna”, qui signifie “tuyau”, par analogie avec la forme de l’écorce enroulée sur elle-même. 

 

La noix de muscade


La noix de muscade est l’amande de la graine (appelée macis) du muscadier (myristica fragans). Cette arbre de la famille des Myristiacées peut s’élever à 40 mètres de hauteur, et est originaire des îles de Banda dans l’archipel indonésien des Moluques. Aujourd’hui, il est cultivé dans de nombreux pays tropicaux, surtout en Indonésie, aux Antilles et au Sri Lanka. Outre ses feuilles persistantes allongées, il possède de petites fleurs blanches odorantes, mâles ou femelles. Seules les fleurs femelles donnent des fruits de couleur jaune, qui s’ouvrent lorsqu’ils sont mûrs, dévoilant une graine brune avec des filaments rouges sur sa surface : le macis, qui contient donc lui-même une amande, la noix de muscade.

L’épice connaît un véritable engouement à la Renaissance, où les apothicaires la préconisent pour stimuler l’esprit et les sens. La noix de muscade renferme en effet une essence digestive, stimulante et carminative (mot élégant pour désigner une qualité favorisant l’expulsion de nos gaz intestinaux : rots, pets et autres délicats échappements). Elle favorise la digestion, stimule l’appétit et combat la fermentation. Elle serait aussi préconisée contre le mal de mer (la prochaine fois que vous prendrez le bateau, n’oubliez pas d’en emmener pour vérifier, je n’en ai pas encore eu l’occasion, d’où l’emploi du conditionnel).  
De par son essence riche en phénylpropènes (composés organiques dérivés des plantes) tels que le safrole, toxique pour notre foie et psychoactif, la muscade est douée de propriétés narcoleptiques voire stupéfiantes, et létale en grande quantité. Une noix entière enivre, entraîne convulsions, délire. Deux noix peuvent être mortelles.  
          Le muscadier a la particularité de produire deux épices : celle issue de la noix, la plus courante, mais il existe aussi celle issue du macis. Son goût est légèrement plus amer.

 

Le clou de girofle


Le clou de girofle est le bouton floral du giroflier (syzygium aromaticum/eugenia caryophyllata), aussi appelé arbre aux clous, un arbre à feuilles persistantes lui aussi originaire des Moluques, de la famille des Myrtacées. Il possède une multitude de fleurs roses et rouges à l’odeur suave, et donne des baies de forme allongée d’un beau violet foncéAujourd’hui, le giroflier est toujours cultivé en Indonésie, mais aussi sur les îles Maurice, à la Réunion, à Madagascar, de par son introduction à la fin du XVIIIe siècle par les Français.

Le clou de girofle a une saveur puissante et piquante, légèrement amère, qui laisse dans le bouche une sensation d’engourdissement (une sorte d’anesthésie locale, comme chez le dentiste).
Il est cité dans de nombreux écrits anciens, notamment en Chine, où les courtisans devaient en mâcher avant de s’adresser à l’empereur, ceci afin de ne pas l’importuner “odorifiquement” parlant. L’épice est ensuite introduite dès le IIe siècle de notre ère en Égypte, avant de conquérir l’Europe. Au Moyen-Âge, sainte Hildegarde le préconise contre les migraines, la surdité et les œdèmes. On lui reconnaît de plus des pouvoirs de cicatrisation, de soulagement de la douleur et de fortification de l’estomac et du cœur. 
Son principe actif est l’eugénol, un antiseptique puissant. Il contient aussi de l’acétate d’eugényle, bénéfique dans les troubles digestifs et apaisant la toux. Il aiguise l’appétit en stimulant les glandes digestives. De par ses propriétés antiseptiques et analgésique (qui diminue la sensation de douleur), il est essentiellement réputé pour calmer les maux de dents. De fait, il entre dans de nombreuses compositions de bains de bouche ou de pâte à dentifrice.
En cuisine, il est une composante de nombreux mélanges orientaux (comme le garam massala indien). Il parfume agréablement un bouillon, piqué dans un oignon.
Pour vérifier la qualité des clous de girofle, il suffit de les observer et de les manipuler :

♦ un bon clou de girofle est épais, charnu, de couleur brun-rouge 
♦ il est dur, se cassant en deux sans plier entre nos doigts
♦ enfin, il exsude un peu d’huile à la pression

Pour ma part, j’aime toujours autant recouvrir une orange ou même un citron de ces petits clous végétaux : l’odeur parfume la pièce… la réchauffe, alors que les températures baissent doucement❆❅


Ces trois épices très communes peuvent être remplacées par le fameux “quatre-épices”, dont il faut bien vérifier la composition. En effet, le terme désigne à l’origine une épice unique, le piment de Jamaïque, aux senteurs rappelant le gingembre, la muscade, la girofle et le poivre. Par extension, le quatre-épices est un mélange des épices pré-cités. Néanmoins, la cannelle remplace souvent le gingembre dans nos contrées, et parfois le poivre est omis. Vous pouvez bien sûr personnaliser votre mélange selon vos goûts, les trois piliers de la recette étant bien sûr la cannelle, la muscade et la girofle, les épices de la joie.

Dans cette recette, les épices de la joie sont associées à d’autres poudres magiques de manière à créer une synergie étoilée… De la poudre d’étoiles…

♦ Le mélange de farines associe la farine de petit épeautre (attention à ne pas la confondre avec celle de grand épeautre) et la farine de châtaigne : des saveurs douces et sucrées, une texture très digeste (la farine de petit épeautre contient très peu de gluten) et une grande richesse en nutriment. D’ailleurs le petit épeautre est l’une des rares céréales (si ce n’est la seule) à contenir les huit acides aminées essentiels, les composants des protéines.

♦ Du sucre de coco, que l’on peut remplacer par un autre agent sucrant, en poudre ou même liquide. J’ai testé la recette avec du miel (pour suivre un tant soit peu la recette originelle de sainte Hildegarde), qui rend la pâte plus facile à travailler, plus souple. Néanmoins, le sucre de coco convient aussi aux végétaliens et apporte une saveur légèrement caramélisée très agréable. La texture est aussi plus friable. Enfin, son index glycémique est bas (environ 24,5 en Europe, contre 65 pour le sucre et 50 à 70 selon le type de miel). Pour l’incorporer à la pâte, il est parfois nécessaire de le mixer légèrement afin d’affiner les cristaux et de faciliter le mélange des ingrédients.

♦ Des grains de vanille, pour parfumer encore et encore, et parce que son odeur est si réconfortante…

♦ Une pincée de sel pour relever le sucré et l’épicé.

Enfin, pour lier le tout, de l’huile de coco, de la purée de noix de cajou, et de l’eau ! La purée de noix de cajou peut bien sûr être remplacée par n’importe quelle purée d’oléagineux, mais le goût en sera impacté… et le symbolisme quelque peu aussi. Quoi de mieux que la noix de cajou, en forme de demi-lune, pour ces Biscuits des Nuits étoilées ? De plus, leur saveur douce et discrète laisse pleinement sa place à la puissance des épices.

biscuit étoile

 

biscuit épices


          





Pour environ cinquante petites étoiles, 40 demi-lunes ou 30 lunes pleines :

140 g de farine de petit épeautre
60 g de farine de châtaigne
60 g de sucre de coco (préalablement mixé pour éviter d’avoir des cristaux trop gros)
40 g de purée de noix de cajou
40 ml d’eau tiède 
3 càs d’huile de coco
1 càc de cannelle moulue
1 càc de noix de muscade moulue
1 càc de clous de girofle moulus (ou 3 càc de quatre-épices, voir plus haut)
1 càs de grains de vanille (une gousse grattée) ou à défaut 1 càc d’arôme vanille
1 pincée de sel
 
♦ Préchauffer le four à 180 °C.
♦ Faire fondre doucement l’huile de coco.
♦ Mélanger les poudres étoilées : les farines, le sucre de coco, les épices de la joie, la vanille et le sel.
♦Dans un petit bol, allonger la purée de noix de cajou dans l’eau tiède afin d’obtenir une crème d’oléagineux onctueuse.
♦ Creuser un puits dans le mélange de poudres étoilées, y verser la crème de noix de cajou obtenue, l’huile de coco. Touillez le tout en ajoutant si nécessaire un peu d’eau afin d’obtenir une boule de pâte. 
♦ Étaler la pâte au rouleau ou avec le bout de vos doigts, puis y découper des étoiles, des demi-lunes ou des lunes pleines à l’aide d’emporte-pièces ou d’un verre.
♦ Cuire au four à 180 °C pendant 10 à 15 minutes, en surveillant la cuisson (les astres ne doivent pas devenir des trous noirs).

♦ Sortir du four, sentir la chaleur et savourer la douceur des saisons froides. 

étoile filante

 

 
biscuits épices
Douce soirée étoilée .



Sources

COUPLAN François, DEBUIGNE Gérard. Le Petit Larousse des plantes qui guérissent. Paris : Larousse, 2013. 1032 pages.
Le Guide Marabout de la nature. Vanves cedex : Hachette Livre (Marabout), 2013. 448 pages.
Cannelle” [En ligne]. In PasseportSanté.net. Fiche mise à jour en décembre 2006.
Semez les graines de L'Arbre-en-ciel
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4 thoughts on “Les Biscuits des Nuits étoilées

  1. j'adore la poésie de vos histoires qui entourent les recettes de biscuits, ce noël, je vais faire ces petites étoiles et les demi lunes et je vais raconter leur histoire en les dégustant

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